Introduction
Considérés
dans un contexte régional donné, les problèmes
de linnovation technologique peuvent se comprendre à
travers lapproche systémique, ce qui signifie que la
région fonctionne sous la forme dun réseau, voire
de plusieurs réseaux plus ou moins emboîtés dont
les différents éléments structurants communiquent
entre eux de manière neuronale. La temporalité intervient
à plusieurs niveaux. A long terme, le mode d'organisation du
système territorial passe par des étapes de genèse,
puis de maturité, enfin de dégénérescence.
L'homéostasie, c'est-à-dire l'immobilisme alors que
l'environnement est changeant, peut emporter un système.
On peut songer au monde idéal imaginé par Jean-Baptiste
Godin à Guise (Aisne), une organisation figée qui na
pas pu résister aux mutations économiques et sociales
globales.
Lorganisation
territoriale est donc contrainte de se renouveler, en particulier
grâce à lapport de nouvelles sources d'énergie,
quelle va trouver à lintérieur et à
lextérieur de la région. Si les facteurs de mutation
uvrent dans le temps long, le moment de lhistoire où
le système bascule vers autre chose peut être qualifié
de bifurcation systémique. Celle-ci constitue un temps fort,
conflictuel et riche denseignements. Il peut sagir dune
rupture créatrice ou, au contraire, dune crise qui atteste
du déclin du territoire.
Les exemples
des agglomérations de Mulhouse et de Bâle montrent que
la capacité collective dinnovation assumée par
le monde des entreprises et par les structures dintermédiation
des deux régions fonctionne de manière quasi opposée.
Alors que les deux villes ont commencé leur histoire sur des
bases voisines, leurs trajectoires de développement finissent
par diverger complètement.
1. Mulhouse et Bâle
: la divergence des évolutions
1.1 La différenciation
des trajectoires historiques
Avant la
révolution industrielle, un certain nombre de différences
apparaissent à lobservateur quand il compare Bâle
et Mulhouse. Bâle est riche durbanité en tant que
foyer intellectuel depuis lâge dor de lhumanisme
rhénan : son université est créée en 1459,
la première imprimerie en 1468 ; Erasme de Rotterdam sy
fixe un temps. Quant à Mulhouse, elle nest quune
modeste ville-marché, engoncée dans un conservatisme
sectaire, du moins jusquau siècle des Lumières
lorsque la Société pour la Propagation du Bon Goût
et des Belles Lettres ébranle les esprits.
Mais de nombreux
points communs concernent les deux villes. Les deux cités sont
indépendantes et souveraines (Mulhouse du début du 14e
siècle jusquen 1798, Bâle lors de la Réforme
en 1528). Moderne, cultivée et mobile, la HSP (Haute Société
Protestante) calviniste sintéresse à de nouvelles
activités avec la proto-industrie textile. De nombreuses alliances
bancaires et matrimoniales lient les deux villes. A Mulhouse comme
à Bâle, il est exclu de pouvoir compter sur la présence
de matières premières (à lexception de
gisements de sels), de lénergie charbonnière ou
encore dun grand marché local pour expliquer la phase
de démarrage.
Les deux
villes auraient donc pu connaître des trajectoires industrielles
à peu près identiques. Elles auraient même pu
constituer un seul et même ensemble, que, dailleurs, la
Regio TriRhena et le Réseau de Villes Rhin-Sud essaient aujourdhui
de susciter par différents programmes de coopération.
Or, il nen est rien. Les bifurcations qui se sont produites
dans les deux systèmes industriels éclairent ces évolutions.
Figure 1 : Les trajectoires historiques de mulhouse et de Bâle
| MULHOUSE |
BALE |
|
|
1746
|
indiennage par DMC
|
SYSTEME
|
16e
|
passementerie
|
|
MODELE
|
1812
|
introduction de la vapeur
|
DOMESTIQUE
|
|
|
|
|
1822
|
Ecole de Chimie
|
|
|
|
|
MULHOUSIEN
|
1825
|
Société Industrielle
de Mulhouse
|
TECHNOLOGIE
|
1844
|
soude
|
|
|
1871
|
création de la SACM
|
MULHOUSIENNE
|
1859
|
aniline
|
|
|
1908
|
création de Clemessy
|
|
1888
|
colorant "Prune pure"
|
|
|
1911
|
création de l'Aviatik
|
|
|
|
|
REGION
|
1920
|
siège de DMC à
Paris
|
CITE
|
1918
|
Cartel IG Basel
|
|
D'EXECUTION
|
|
|
DE LA
|
|
|
|
TENUE
|
|
|
CHIMIE
|
1939
|
DDT
|
|
PAR
|
1959
|
arrivée de Rhône-Poulenc
|
|
|
|
|
DES
|
1962
|
arrivée de Peugeot
|
|
1971
|
fusion Ciba-Geigy
|
|
GROUPES
|
1979
|
faillite de la Manurhin
|
|
|
|
|
EXOGENES
|
|
|
BIOTECHNO
|
1996
|
création de Novartis
|
|
|
|
|
LOGIES
|
2000
|
7 multinationales
|
Figure 1 : Les trajectoires historiques
de mulhouse et de Bâle
1.2 Les Bâlois : du retard
à la globalisation
Bâle
voit arriver des minorités huguenotes persécutées
dès le 16e siècle depuis la France, la Hollande et lItalie.
Celles-ci développent un système domestique fondé
sur la passementerie. Les Seidenherren (les seigneurs de la
soie) résident en ville et envoient des agents auprès
des Pasimänter (les passementiers), de prospères
artisans ruraux, du moins jusquaux années 1920, lorsque
cette activité est finalement ruinée. Entre temps, des
Mulhousiens lancent la chimie bâloise avec la fabrication de
la soude à Schweizerhalle en 1844 et de laniline à
Bâle en 1859. La délocalisation des Mulhousiens sexplique
par leur volonté de contourner les brevets français
déposés par les chimistes lyonnais. En 1886, Alfred
Kern, dorigine mulhousienne, fabrique un colorant avec le Bâlois
Sandoz ; la firme Sandoz dépose son premier brevet en 1888,
pour le colorant « prune pure ». En 1918, le
cartel IG Basel rassemble Ciba, Geigy et Sandoz sur le marché
des colorants. La base chimique peut se diversifier ; Geigy invente
le DDT en 1939 (et gagne la « guerre du hanneton »
en 1950 dans les campagnes suisses). Puis viennent les activités
pharmaceutiques et plus récemment les biotechnologies.
Du fait de
la mise en concurrence de la Regio TriRhena avec le reste du monde,
le système industriel bâlois se scinde aujourdhui
en trois éléments :
-
Les
industries anciennes (agro-alimentaires, matériel de transport
ferroviaire...) sont sur une trajectoire de déclin et de
délocalisation.
-
La chimie,
industrie « vache à lait » depuis
des décennies, amorce un déclin programmé
depuis la création de Novartis en 1996. Dès 1987,
la catastrophe de Schweizerhalle a été un facteur
déclenchant dans la réflexion concernant lavenir
de la chimie. La production se délocalisera vers les grandes
aires de marché de lAmérique du Nord, de lEurope
de lOuest et de lAsie.
-
Les
biotechnologies et les industries pharmaceutiques devraient constituer
lavenir industriel de Bâle. La prise de risque est
considérable. Elle semble nécessaire aux Bâlois
dans le sens où il faut anticiper sur le déclin
à long terme de la chimie du Rhin supérieur, alors
même que la profitabilité de cette industrie est
garantie à moyen terme.
1.3 Mulhouse : de linnovation
à la région dexécution
A Mulhouse
au 19e siècle, lindustrie démarre plus fortement
et plus rapidement. Longtemps, le paradigme mulhousien repose sur
des bases solides :
-
Parti
de l'impression sur planches, le patronat remonte la filière
textile avec le tissage et la filature. Puis il gagne le monde
des constructions mécaniques, de la chimie (détergents,
colorants, solvants). La machine à vapeur arrive à
Mulhouse en 1812, le chemin de fer en 1839. André Kchlin
crée la Fonderie en 1828 ; elle devient la SACM (Société
Alsacienne de Constructions Mécaniques) en 1871. Au début
du 20e siècle, l'automobile (Ducommun), les mines de potasse
(en 1904) et les constructions électriques (Clemessy en
1908) font leur entrée. L'aviation (Aviatik) arrive en
1911.
-
Spatialement,
le modèle se répand dans les vallées vosgiennes,
le Sundgau, Colmar, Strasbourg, Weil-am-Rhein, le Nord Franche-Comté
et, au-delà, jusquà Rouen et au Havre (Jules
Siegfried) et Chemnitz (Hartmann). L'annexion de 1871 pousse à
l'exil vers Belfort, les vallées d'outre-Vosges, ou encore
Elbeuf, pour ne citer que l'essentiel.
-
Idéologiquement,
le patronat adopte un comportement collectif paternaliste, de
type chrétien-social, opposé au socialisme. Sa politique
familiale est endogame et prolifique. Il favorise la foi chrétienne
et la science, se préoccupe d'hygiène concrète
et morale, accumule ses trésors culturels au Musée
des Beaux-Arts (devenu Musée de l'Impression). Peu à
peu, en construisant les villas du Rebberg, il laisse la ville
basse aux classes laborieuses et aux commerçants. Dans
l'ensemble, la paix sociale règne.
« Le
Manchester français », « la ville aux
cent cheminées » apparaît comme un modèle
aux caractéristiques spécifiques qui en ont assuré
la croissance économique et la reproduction sociale. Puis ce
système décline, miné par des facteurs endogènes
et exogènes. La défaite française de 1871 constitue
un premier coup darrêt, avec le départ de nombreux
industriels. Les changements de nationalité plombent le développement
: le glacis frontalier rebute les investisseurs et les marchés
qui étaient familiers deviennent étrangers. De moins
en moins concurrentiel, le textile français vit alors « grâce
à tout un système protectionniste de droits, de contingentements,
de licences d'importation, qui lui permet de se défendre sur
le marché intérieur, et à des mesures d'encouragement
à la production et à l'exportation qui lui permettent
de lutter pour ses débouchés extérieurs ».
Mais en dépit de cette organisation, dans les années
1950, la crise textile sétend, et les industries passent
aux mains de capitaux parisiens, rhénans ou internationaux.
Irrésistiblement,
les centres de décision ont quitté Mulhouse pour Paris.
DMC (Dollfus, Mieg et Compagnie) y transfère son siège
social dès les années 1920. Les MDPA ont bien leur siège
à Mulhouse puis à Wittelsheim, mais elles dépendent
du Ministère de l'Industrie et sont dirigées par des
ingénieurs et des polytechniciens qui raisonnent en termes
d'intérêt national et non pas régional. Afin déviter
unes surproduction nationale de sel, il a fallu ménager les
autres producteurs français d'où l'absence de valorisation
de la matière première, et les rejets de saumures dans
le Rhin...
La ville
se voue trop exclusivement au textile et ne se diversifie guère
vers la chimie et les constructions mécaniques qui auraient
dû relayer la croissance. Malgré l'Ecole de Chimie, la
ville manque de technologie. C'est ainsi que maint patron mulhousien
ou guebwillerois se livre à de l'espionnage industriel en Angleterre
ou bien en fait venir des ouvriers qualifiés et des ingénieurs.
Par exemple, il aurait été logique de voir démarrer
des établissements fabriquant des textiles artificiels. En
1914, Emile Bronnert, un ancien élève de l'Ecole de
Chimie de Mulhouse, se lance dans cette production à Morschwiller-le-Bas
mais son entreprise est détruite par la guerre. Aucune autre
initiative de cet ordre n'a suivi dans le Haut-Rhin.
Il faut bien
constater que le modèle mulhousien n'a plus été
capable de se reproduire. A la fin du 19e siècle, Mulhouse
semblait extrêmement prospère mais, déjà,
des facteurs de crise étaient à l'uvre. Le patronat,
plus rentier qu'entrepreneur, glissait vers les séductions
de Paris. Les incertitudes dues aux nationalismes ont fait le reste.
L'organisation rhénane, où le siège social se
localise à proximité des principaux établissements
productifs, a presque disparu dans le Haut-Rhin.
A partir
des Trente Glorieuses, avec l'implantation des firmes exogènes
voulue par le CAHR (Comité daction haut-rhinois) et lADA
(Agence de développement de lAlsace), la région
est devenue un complexe territorial de production, une région
riche en activités diversifiées. Mais il n'existe pas
de tissu industriel local, puisque les établissements travaillent
pour leur groupe ou pour des marchés déconnectés
de l'Alsace. La région subit les décisions prises par
des groupes pilotés depuis des métropoles extérieures
dont l'horizon est mondial. Aujourd'hui, les menaces de délocalisation
vers des régions plus profitables sont réelles ; au
printemps de 1997, la Ville de Mulhouse a dû racheter les murs
de la SACM, qui risquait de sévanouir au profit d'un
site écossais.
Tout comme
les autres régions du Grand Est français, l'Alsace est
performante en « middle tech ».
Celle-ci permet d'assurer la compétitivité des industries
in situ, de faire progresser la qualité des fabrications et
de régénérer les activités au fur et à
mesure de l'obsolescence des technologies. Il ne s'agit donc pas à
proprement parler d'innovation. Une étude de l'Université
Louis Pasteur
montre le déficit de l'Alsace en matière de recherche
industrielle. L'Alsace regroupe 4% des effectifs industriels nationaux
mais seulement 1,4% des chercheurs de l'industrie. Le Haut-Rhin apparaît
plus mal loti que le Bas-Rhin qui rassemble les deux tiers des entreprises
industrielles faisant de la recherche. En particulier, les grosses
PMI qui comptent autour de 500 salariés se montrent peu actives
dans ce domaine. Il s'agit souvent de filiales de sociétés
étrangères ayant un faible degré d'autonomie.
Globalement, cet effacement freine la capacité de la région
à innover parce que les entreprises semblent éprouver
des difficultés croissantes à identifier, assimiler
et exploiter les connaissances en provenance d'un environnement économique
de plus en plus évolutif. C'est là une illustration
du statut de région intermédiaire occupé par
l'Alsace, certes industrialisée mais devenue dépendante.
2. La rupture technologique
Figure 2 : Innovation et système industriel

Figure 2 : Innovation et système
industriel
2.1
Lorganisation sociale
Les villes
de Mulhouse et de Bâle fonctionnent des bases très différente.
Bâle a réussi à manier un paradoxe, celui de la
dialectique de louverture et de la fermeture. Mulhouse est une
ville ouverte en ce sens quelle fonctionne comme un réceptacle
pour des idées et des concepts venus dailleurs. Alors
que Mulhouse peine à susciter des représentations positives,
le modèle bâlois apparaît désirable. Ainsi,
les concepts daménagement de lAgence durbanisme
des Deux Bâle sont repris pour lensemble de lagglomération
bâloise avec le projet ATB (Agglomération trinationale
bâloise) ; pendant ce temps, à Mulhouse, de nombreuses
communes périphériques ne veulent absolument pas faire
partie dune structure intercommunale mulhousienne.
Bâle
est une ville-monde dont les valeurs sont spécifiques. Elle
a conservé une culture vernaculaire à travers le parler,
le carnaval, lalimentation... Ces valeurs se prolongent par
le patriotisme local. Pour la prospérité de leurs affaires,
le marchand dart contemporain Beyeler déclare quil
aurait dû sinstaller à New York et lindustriel
Georg Endress quil aurait dû aller en Californie. Dans
le même temps, les Bâlois sont ouverts sur le monde ;
leurs marchés et leurs investissements sont globaux. Les Bâlois
raisonnent en cercles concentriques : il y a lagglomération
trinationale bâloise, puis le Rhin supérieur de Zurich
à Francfort, puis les centres dexcellence dans le monde
comme la: Californie ou le New Jersey...
L'organisme
bâlois constitue un système stable. Il illustre la métaphore
de la bille au fond d'un bol : les secousses extérieures provoquent
des mouvements mais la bille reprend sa place et le même mode
de fonctionnement se pérennise. En un sens, Bâle constitue
un défi au temps qui passe, enracinée dans ses traditions
et sa manière de voir le monde. La valeur centrale des Bâlois
est constituée par le goût du perfectionnisme qui finit
par devenir un but en soi et que l'inconscient collectif s'efforce
d'atteindre à travers les différents traits de la vie
individuelle et sociale. Ciba-Geigy s'est officiellement fixée
comme but de « répondre aux besoins essentiels de
l'humanité dans les domaines de la santé, de l'agriculture
et de l'industrie ».
Fondée sur les conceptions de l'anthroposophe Rudolf Steiner
(1861-1925), l'entreprise Weleda fabrique des médicaments homéopathiques
et phytothérapeutiques à Huningue depuis 1952 (170 emplois)
; au niveau industriel, elle exprime la volonté de solutions
alternatives intégrant la dimension spirituelle de l'homme.
Lors dun débat public où étaient apparues
les inquiétudes éthiques suscitées par le développement
des biotechnologies, M. Georg Endress affirmait sereinement que les
manipulations génétiques étaient un fait irréversible
mais que, dans le Rhin supérieur, on ne se soucie aussi
de questions éthiques.
Ainsi, la
ville entend rester elle-même et définir son destin.
Par conséquent, la dialectique de la fermeture et de l'ouverture
à l'extérieur est devenue une articulation complexe
dans sa mise en uvre. En 1992, les bâlois avaient voté
pour l'adhésion à l'EEE (Espace économique européen).
Ils savent capter l'innovation et les innovateurs, mais aussi la main-d'uvre
et les capitaux qui peuvent leur manquer. Mais ils tiennent à
préserver leur identité et à poursuivre selon
le chemin tracé. Le paradigme bâlois est-il éternel
? C'est le sens voulu par ses adhérents
.
Mulhouse
ne constitue plus quune périphérie de lespace
français. Les grandes familles de la HSP se sont effacées
et il nexiste plus de patronat endogène. Les cadres nomades
des établissements de province passent par des différentes
usines au cours de leur plan de carrière. Parti en 2001, lex-directeur
de Peugeot Mulhouse travaille à Paris pour le montage dune
usine quelque part en Europe avec Toyota. La ville ne peut plus afficher
de patriotisme local malgré les efforts de ses historiens pour
la reconstruction dune mémoire spécifique. Le
folklore vernaculaire ressasse des thématiques désuètes.
Et lors des grandes soirées de la Filature fréquentées
par les élites mulhousiennes, la phrase-type que lon
peut entendre serait « ce soir, cétait aussi
bien quà Paris ».
2.2 Le réseau BioValley
et linnovation technologique
Bâle
est décidée à relever le défi des biotechnologies
avec le réseau BioValley. De manière assez étonnante,
linitiative du réseau BioValley nest pas venue
du monde de la chimie mais, fondamentalement, de Georg Endress. Lancien
patron du groupe Endress & Hauser, spécialisé dans
la conception et la fabrication de systèmes de mesures pour
lindustrie, a le monde pour horizon. Il a fréquenté
les créateurs de la Silicon Valley dans les années 1960,
il est lun des promoteurs de lEuroAirport, il a convaincu
Mme Cresson des vertus de lapprentissage, du temps où
elle était premier ministre. Il siège dans les instances
associatives de la Regio TriRhena.
Selon lui,
les décennies de prospérité de la chimie suisse
ont chloroformé lesprit dinitiative. A présent,
le goût du risque doit renaître afin quun nouveau
cycle industriel puisse être entamé. Son credo repose
sur la nécessaire complémentarité des différences
culturelles que louverture des frontières ne doit pas
effacer. Il estime quen matière dorganisation,
la créativité constitue latout des Français,
la recherche de la qualité obsède les Allemands et les
Suisses finissent par trouver le meilleur rapport prix / performances.
Il y a certes des obstacles au travail en commun, en particulier lopinion
que les uns peuvent avoir des autres. Les Suisses et les Allemands
constatent quils ne peuvent sassocier aux Français
quà la condition de gagner leur confiance, voire leur
amitié, et ils seffraient souvent de notre manque de
ponctualité, sinon du temps que prennent nos repas daffaires
où il est dailleurs très peu question daffaires.
BioValley
a le Rhin supérieur pour berceau, troisième région
en Europe pour les biotechnologies, après le grand Londres
et lAllemagne du Nord. Entre Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau
et Bâle, on trouve quelque 300 entreprises, instituts de recherche
universitaires, laboratoires et sociétés de services,
représentant un millier de partenaires potentiels, plus quatre
universités fortes denviron 80.000 étudiants,
ainsi quune quarantaine dinstituts et de centres de recherche
en biotechnologies.
Depuis 1996,
le réseau trinational BioValley sest chargé de
la mise en relation des acteurs potentiels avec pour but la création
de nouvelles entreprises. Le Rhin supérieur présente
un espace de connivence culturelle autour des trois pôles majeurs
que sont Bâle, Fribourg-en-Brisgau et Strasbourg. De ce fait,
les espaces qui fonctionnent autour de représentations symboliques
différentes de celles des cités rhénanes sont
exclus ou mis en marge. Les fonds Interreg ont permis le démarrage
pratique de BioValley. Avec lUnion des Banques Suisses et Hoffmann-Laroche
à Bâle, 150 millions de FS de capital-risque on été
investis en 18 mois dans une vingtaine de sociétés.
Comme les universités sont restées des tours divoire
et que les entreprises cultivent volontiers le goût du secret,
il a fallu créer un open social network. Le BioValley
Promotion Team organise des tables rondes - Stammtisch - et
des conférences techno-scientifiques qui réunissent
quelques dizaines de personnes dans les principales villes. Les universitaires,
les bailleurs de capital-risque, les étudiants et les industriels
peuvent sy rencontrer. Le site Internet www.biovalley.com accueille
5.000 visiteurs par mois, dont 15% résident aux Etats-Unis
et au Japon. BioValley a pour but de créer 300 à 400
sociétés dans les quinze prochaines années. Enfin,
le réseau développe la recherche universitaire dans
la région, alors quauparavant on sadressait aux
Etats-Unis et au Royaume-Uni.
BioValley
est-il un trompe-lil, une sorte de répertoire de
lexistant, fort de 776 membres (mai 2000) ? Ou bien réussit-il
à générer une dynamique de création dentreprises
? Jusquà présent, environ 200 emplois directs
et une soixantaine de sociétés ont été
créés, ce qui semble peu par rapport à lagitation
suscitée. Mais le réseau est seulement en phase de structuration
et de nombreux projets sont en cours de montage. A Strasbourg, par
exemple, on attend beaucoup du bioincubateur dIllkirch, de larrivée
dAventis et, grâce à ses aménités
européennes, la ville devrait devenir le forum de dialogue
sur les OGM. Dautres réseaux se glissent au sein de BioValley,
comme, en 1999, Neurex, un groupe trinational denseignants et
de chercheurs, fort dun millier de membres et dune centaine
de laboratoires travaillant sur les maladies de Parkinson et dAlzheimer.
BioValley a certainement réussi à fédérer
les énergies. La traduction industrielle devrait suivre, mais
la concurrence planétaire est un autre problème.
2.3 Mulhouse et le pôle
de lautomobile
A Mulhouse,
la création de technologie et de produits nouveaux sest
éteinte dans les années 1960, à lépoque
où la Manurhin concevait et fabriquait des scooters, des armes,
des lignes de fabrication et des machine-outil. Aujourdhui,
les voitures de PSA sont conçues en région parisienne.
Le technopôle de la Mer Rouge nest un centre de prestations
de services pour les entreprises.
Toutefois,
une série dévénements peut plaider pour
la création dun nouveau pôle technologique dans
le secteur de lautomobile. Les entreprises et les structures
dintermédiation sont concernées dans la région
Rhin-Sud dont Mulhouse constitue lun des éléments.
Lindustrie
automobile a fait irruption dans la région mulhousienne avec
la création du Centre de Mulhouse par Peugeot en 1962. Cette
usine géante est vouée à la production à
limage du Centre de Sochaux, le cur historique de la firme.
Devenue PSA, la firme Peugeot a amorcé une mutation stratégique
en 1984 lorsquelle a décidé de reconsidérer
ses relations avec les sous-traitants, quelque peu malmenés
jusque là dans le cadre fordiste de la hiérarchisation
très stricte des activités. Lexternalisation de
la production et des services remodèle lunivers de la
sous-traitance, dont les établissements sont responsabilisés
par la politique de qualité totale et de livraisons en flux
tendus. La mobilisation des sous-traitants se traduit par la création
du réseau PerfoEst qui fédère les sous-traitants
de premier rang. A partir de la fin des années 1990, PSA décide
de construire des Peugeot et des Citroën dans les mêmes
usines ainsi que de créer des synergies entre Sochaux et Mulhouse.
Les structures
dintermédiation évoluent elles aussi. Les institutions
vénérables comme la SIM et le CAHR sont hors jeu. Depuis
1995, le Réseau de Villes Rhin-Sud cherche à promouvoir
la coopération technologique entre le Sud-Alsace et le Nord
Franche-Comté. Il aboutit à la création de lassociation
Astrid qui recense les manques de technologie et propose des solutions
innovantes. En 2001, les CCI dAlsace et de Franche-Comté
réalisent une étude conjointe sur la filière
automobile. Les faiblesses régionales de Rhin-Sud sont mises
en évidence : les technologies émergentes sont sous-représentées
; il nexiste pas de dispositif dintelligence territoriale
capable de développer les formations adéquates et danticiper
les mutations technologiques. En décembre 2001, le colloque
sur les nouvelles mobilités et les voitures de demain, animé
entre autres par le PDG de PSA et le ministre de lindustrie,
cherche à répandre lidée que la création
de technologie constitue une nécessité impérative
pour la région.
Figure 3 : La structuration de lespace Rhin-Sud par PSA

Figure
3 : La structuration de lespace Rhin-Sud par PSA
La logique
technopolitaine suppose lintégration de lactivité
manufacturière dans un réseau innovant dun point
de vue technologique. Des ruptures fondamentales peuvent être
introduites puisquil sagit dimaginer les produits
disponibles sur le marché dans une vingtaine dannées.
Demblée, la région Rhin-Sud apparaît perdante
puisque ce type de fonction stratégique se concentre en Ile-de-France.
Si le centre d'essais de Sochaux-Belchamp compte un millier demplois,
sa vocation nest que de réaliser les tests de mise au
point d'un nouveau véhicule ou sa modification s'il est déjà
en production. Létablissement PSA de Vélizy se
consacre à la recherche et aux véhicules de compétition,
celui de La Garenne-Colombes au développement avancé,
ceux de Vélizy et de Carrières-sous-Poissy au développement
industriel. PSA trouve le tissu industriel et scientifique indispensable
à la R&D en prise directe sur la Cité Scientifique
de l'Ile-de-France et la firme peut facilement nouer des accords de
coopération avec Renault ainsi quavec divers fournisseurs
et équipementiers pour des projets précis, comme la
communication numérique pour l'automobile. L'étude et
la mise au point de nouveaux matériaux et d'équipements
électroniques tiennent une place prépondérante
en matière de R&D automobile, ainsi que la présence
de gisements de matière grise, comme les grandes écoles.
Dans lespace
Rhin-Sud, alors que le secteur privé apparaît peu pourvu
en capacités de R&D, la recherche publique monte en puissance
grâce à trois pôles universitaires à Mulhouse,
Belfort et Montbéliard. Le pari est le suivant : les cadres
et les chercheurs exogènes rechignent à sinstaller
dans des villes industrielles ; il faut donc qualifier les jeunes
gens de la région qui, faute de moyens financiers, ne songent
ou ne peuvent partir pour leurs études. A proximité
de Technoland, depuis 1994, lUniversité des Portes du
Jura prépare les étudiants aux carrières de lélectronique
et du traitement des surfaces. Avec la création de lUTBM
(Université technologique de Belfort - Montbéliard),
installée à Sévenans en 1998, un autre vivier
de matière grise est apparu. Mulhouse possède quatre
écoles dingénieurs, dont lune est trinationale.
Le principal programme de recherche fondamentale concerne la pile
à combustible à travers le réseau RT3. A Belfort;
le Laboratoire délectronique, délectrotechnique
et systèmes (L2ES), associé à luniversité
de Lorraine, est la seule plate-forme dessais en France qui
lui est dédiée à partir de 2001. Inventé
en 1839, ce mode de combustion alimenté à lhydrogène
devrait équiper les premières flottes de véhicules
captifs vers 2010 et par la suite les véhicules de manière
générale. Lenjeu industriel et scientifique est
donc dune portée considérable. Au L2ES, dans la
phase de démarrage, une petite pile fournit une puissance de
500 watts mais il faudra parvenir à 40 kilowatts pour faire
fonctionner une voiture. La concurrence est sévère puisque
dautres laboratoires publics et privés développent
cette filière en Europe et aux Etats-Unis. DaimlerChrysler
fait déjà rouler une petite « Classe A »
expérimentale avec cette motorisation.
Conclusion
Quelles peuvent
être les décisions et les actions d'apparence modeste
qui vont générer de grands développements ? Plus
exactement encore, quelles peuvent être les actions spécifiques
et originales susceptibles de générer de nouveaux paradigmes
? S'agit-il du mûrissement des technopôles, du soutien
actif des collectivités, de la création de tel ou tel
organisme ou groupe de réflexion ?
Figure 4 : Innovation et systèmes

Figure
4 : Innovation et systèmes
Bâle
et Mulhouse ont un point commun : toutes deux sinsèrent
dans des réseaux territoriaux destinés à promouvoir
linnovation technologique. Mais les différences entre
les deux villes sont considérables.
Mulhouse
revient de loin. Ville industrielle sinistrée, elle a perdu
toute capacité dinitiative. Ses nouveaux réseaux
dintermédiation (le Réseau de Villes Rhin-Sud,
Astrid) sinsèrent dans des ensembles régionaux.
La prise de conscience qui sopère autour de lautomobile
et de la nécessité de donner les moyens aux PMI de créer
de la technologie apparaît comme une donnée fondamentale
de son avenir.
Bâle
peut compter sur de nombreux atouts : politiquement souveraine, elle
constitue une ville-monde forte de la présence de sièges
sociaux dentreprises multinationales de lindustrie, du
transport, des banques et du marché de lart. A la recherche
des meilleures opportunités, ses investisseurs sappuient
sur linnovation en général, où la technologie
tient une place de premier plan. Tout comme Mulhouse, la ville sinsère
dans des réseaux mais elle entend bien jouer un rôle
décisionnel de premier plan.